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Chapitre X : Respect de la création

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C'est par la Lumière que s'ouvriront ces nouvelles pages : Joyeuse lumière de l'Agneau, splendeur éternelle du Père. Cette Lumière nous illuminera sur la vocation de la création. Nous nous arrêterons ensuite pour louer le Très-Haut à l'aide de ce Cantique de frère Soleil que François a composé vers la fin de sa vie. Nous y découvrirons l'amour fraternel que François porte aux créatures et verrons que ce cantique, s'il est bien un cantique de louanges, recèle également une autre lecture touchant aux profondeurs de l'âme. Enfin, nous terminerons par la méditation de l'article 18 de notre règle, lequel porte sur le respect dû à la création.


Joyeuse lumière, spendeur éternelle du père

La source de lumière, c'est l'Agneau

Un ange m'entraîna par l'esprit sur une grande et haute montagne ;
il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d'auprès de Dieu.
La cité n'a pas besoin de la lumière du soleil ni de la lune,
car la gloire de Dieu l'illumine, et sa source de lumière, c'est l'Agneau.
(Ap 21 10.23).

Au commencement était le Verbe

Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu,
et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement auprès de Dieu.
Par Lui, tout s'est fait
et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans Lui.
En Lui était la vie,
et la vie était la lumière des hommes ;
la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée.
(Jn 1 1-5).
La liturgie nous donne à entendre ce début du prologue de l'évangile selon Saint Jean en la fête de la Nativité du Seigneur. L'Eglise n'a pu choisir meilleure date pour proposer cette page d'Evangile à notre méditation. En effet, il est juste et bon de proclamer en ce jour où Jésus prend la condition de Fils de l'homme : qu'Il est Fils de Dieu ; qu'Il L'était « déjà » au commencement du monde ; qu'Il est Dieu lui-même ; que la Création a été faite par Lui et avec Lui ; que la vie des hommes n'est possible qu'en Lui, et cela depuis l'origine de l'humanité ; que la vie qu'Il est et qu'Il donne, est la lumière des hommes...
Jésus est donc né au milieu de la nuit et, dans le calendrier planétaire qui est le nôtre, dans l'une des nuits dont la durée est la plus longue de l'année. Cette particularité n'est pas le fruit d'un heureux hasard. Celle-ci signifie bien que l'histoire de l'humanité avait été plongée dans les ténèbres par le péché de l'homme, et qu'au plus profond de ces ténèbres, Jésus Créateur est descendu pour nous racheter ; pour nous donner la vie, Il s'est fait Rédempteur. La plupart des anciennes civilisations orientales (Egypte, Babylone, Iran) avaient associé la lumière au bien, à la vie, à l'être tandis que la nuit et l'obscurité étaient les royaumes du mal, de la mort et du néant. Les pensées juive et chrétienne n'ont pas dérogé à cette antithèse fondamentale. La nuit Sainte de la Veillée Pascale traduit merveilleusement, dans son déroulement liturgique, cette victoire de la vie sur la mort, de la lumière sur les ténèbres. Au début de cet office de la lumière, alors que l'édifice religieux est tout entier plongé dans l'obscurité, le prêtre, près du feu nouveau, fait oraison :
« Seigneur notre Dieu, par ton Fils qui est la lumière du monde, tu as donné aux hommes la clarté de ta lumière ; daigne bénir cette flamme qui brille dans la nuit ; accorde-nous, durant ces fêtes pascales, d'être enflammés d'un si grand désir du ciel que nous puissions parvenir, avec un cœur pur, aux fêtes de l'éternelle lumière. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. »
Le prêtre allume alors le cierge pascal avec une flamme provenant du feu nouveau et poursuit :
« Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit. »
Les prophètes avaient annoncé que le jour du Seigneur serait ténèbres pour les méchants (Is 13 10 ; Ez 32 7 ; Am 5 18), mais qu'il serait lumière pour les justes (Is 9 1), comme lors de l'Exode. Dans le nouveau Testament, la prédication de Jésus réalise cette perspective eschatologique annoncée par Isaïe (Mt 4 16). Par ses miracles et ses paroles, le Christ annonce la lumière aux païens (Ac 26 23) ; les guérisons d'aveugles revêtent, dès lors, une signification importante (Jn 9 5). Le Christ est lui-même la lumière qu'il révèle (Jn 12 46) et qui donne la vie à tous les hommes (Jn 1 4-9) ; le drame dont il est la victime correspond donc à une lutte entre la lumière et les ténèbres (Jn 1 4 ; 3 19 ; 13 30 ; Lc 22 53). La transfiguration laisse apparaître, sous l'humble enveloppe de la chair, l'essence divine de ce Christ lumière (Mt 17 2 ; 2 Co 4 6) arrachant les hommes à l'empire des ténèbres (Ep 4 18 ; 5 8) : le Christ annonce la lumière (Ap 26 33) de la révélation voulue par Dieu (1 P 2 9) et nous illumine (He 6 4). Il nous appelle à opter librement pour la conversion, laquelle n'est qu'un mouvement de l'obscurité vers la lumière (Ep 5 8). Les chrétiens qui ont choisi de vivre en « fils de lumière » (1 Th 5 5 ; Lc 16 8 ; Jn 12 36), de rejeter les œuvres des ténèbres (Rm 13 12 et s.), de communier au Dieu de lumière (1 Jn 1 5 et s.) ont part à l'héritage des saints dans la lumière (Col 1 12). A la fin des temps, les justes parviendront à l'éternelle lumière inondant la Jérusalem céleste (Mt 13 43 ; Ap 21 23 et s.) ; ils y contempleront Dieu face à face, illuminés pour toujours (Ap. 2 4) * Petit dictionnaire encyclopédique de la Bible, Brepols 1992, P. 543 544 (extraits de la définition de Lumière)..

Dépendance de la Création au Christ

La création est le fondement de tous les desseins salvifiques de Dieu, le commencement de l'histoire du salut qui culmine dans le Christ. Inversement, le mystère du Christ est la lumière décisive sur le mystère de la création. Il révèle la fin en vue de laquelle, au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1 1) : dès le commencement, Dieu avait en vue la gloire de la nouvelle création dans le Christ * CEC 280. C’est pour cela que les lectures de la Nuit Pascale, célébration de la création nouvelle dans le Christ, commencent par le récit de la création (CEC 281).. L'Incarnation dépasse infiniment la création du monde. Il s'agit là d'une affirmation doctrinale très importante pour bien situer la notion du grand et du petit. Du point de vue des dimensions matérielles, la création du monde semble infiniment plus importante. En comparaison, le petit événement de Bethléem, d'abord ignoré par les historiens, ne mérite même pas d'être mentionné. Selon l'aspect quantitatif, donc, la création est plus importante que l'Incarnation. Mais, en considérant qu'un seul cœur humain représente un nouvel ordre de grandeur par rapport à tout le cosmos, comme dit Pascal, nous pouvons comprendre, et alors seulement, que ce qui est arrivé là est d'un tout autre ordre d'importance : Dieu se fait homme ; lui le Créateur, l'éternel Logos, s'abaisse en cette existence humaine Une dimension nouvelle est ouverte, au regard de laquelle la dimension matérielle, apparemment incommensurable, lui est en réalité très inférieure * Cardinal Joseph Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, Plon/Mame 2005, p. 152 153..
Nombreux sont les passages d'évangile révélant que la nature entière est, non seulement inférieure, mais soumise au Christ, soumise au Verbe incarné : l'eau changée en vin, la tempête apaisée, la guérison des malades, la résurrection des morts, ... Le dernier soir, il dit sur le pain : « Ceci est mon corps », et le pain devient son corps ; et sur le vin : « Ceci est mon sang », et le vin devient son sang. Et pour ces changements, il nous laisse non pas l'étonnement de le voir, mais la joie de le croire. Dans tous ces miracles, Jésus demande à la nature de Lui obéir, et elle Lui obéit. Mais au moment de sa mort, voilà qu'elle avoue elle-même qu'elle est atteinte dans ses oeuvres vives : ces ténèbres qui se répandent, le soleil qui s'obscurcit, la terre qui tremble, les rochers qui se fendent, les morts qui ressuscitent. Où cela s'arrêterait-il si Celui qui vient de mourir n'était pas sur la croix pour justement tout sauver ? Saint Paul résumera ces faits évangéliques dans sa formule : Toutes choses subsistent en Lui (Col 1 17). Il écrira également aux chrétiens de Rome que toute la création est tendue dans l'espérance. Elle attend que se manifeste la gloire des fils de Dieu, car, si la création est mise au service du mal, c'est contre son gré, c'est parce que Dieu l'a soumise à l'homme. Mais elle a gardé l'espérance, car la création elle-même doit être libérée de la corruption pour partager la splendide liberté des enfants de Dieu. Jusqu'à ce que vienne ce jour, la création entière gémit, nous le savons. Mais ce sont les douleurs de l'enfantement (Rm 8 18-23). Malgré ces gémissements, malgré ces douleurs de l'enfantement, la création tout entière a vocation à louer et à chanter le Créateur, à entrer dans son repos.

La création a vocation à entrer dans le repos divin

Le premier récit de la création a deux points culminants : 1. la création de l'homme et de la femme ; 2. et le repos divin. Ce dernier est mentionné avec insistance : Dieu se reposa le septième jour de toute l'œuvre qu'il avait faite. Et Dieu bénit le septième jour et le sanctifia parce qu'il s'y reposa de toute l'œuvre qu'il avait faite en la créant (Gn 2 2-3). Nous pouvons nous interroger sur l'insistance du repos divin. Il est à remarquer qu'intentionnellement est omise ici la formule employée pour les autres jours : il y eut un soir et il y eut un matin. Le repos divin est en effet illimité dans le temps : il est éternel. Et si Dieu veut que l'homme travaille sur terre, Il lui enseigne, par la loi du sabbat, que sa vocation ultime n'est pas le travail, mais la participation au repos divin.
Israël voyait dans le sabbat un des signes caractéristiques de l'alliance divine qui faisait de lui le peuple choisi. Or, quel est le sens du sabbat donné à Israël ? Il relativise les œuvres de l'homme, le contenu des six jours ouvrables. Il protège l'homme qui occuperait totalement son temps à assujettir la terre. Il prévient la perversion qui fera dire : « le travail fut sa vie. » Il signale à l'homme qu'il n'accomplira pas son humanité dans la relation au monde qu'il transforme, mais quand il tournera son regard vers le haut. L'essence de l'homme n'est pas le travail. Puisqu'il en est l'image, l'homme est d'abord rapporté à Dieu. Mais que signifie la présentation de l'œuvre divine « au commencement » comme étant l'archétype de la semaine humaine, sinon que l'homme devra vivre à l'image de Celui qui l'a créé ?
Dans le Nouveau Testament, le bienfait de l'alliance est étendu à tous les hommes, et le chapitre 4 de l'Epître aux Hébreux assigne aux chrétiens, comme fin ultime et comme vocation, d'entrer dans le repos divin. Sachons donc « goûter » combien est sublime la finale de ce récit sacerdotal de la création, qui nous suggère discrètement la participation de l'homme à un bien divin proprement ineffable * André FEUILLET, Histoire du Salut de l’humanité d’après les premiers chapitres de la Genèse, Pierre TEQUI Editeur, 1995, p. 54 et 55 (André FEUILLET faisant lui-même référence, pour partie dans ces lignes, à G. Von RAD, la Genèse, p. 59-60, et de H. BLOCHER, Révélation des origines, Lausanne , 1979, p. 49-50.) : reposer en Dieu.

La Création entière chante

Depuis le commencement du ciel, les cohortes angéliques chantent les louanges de Dieu. Nous pouvons en être sûrs et l'affirmer, non pas qu'un humain ait eu l'occasion de les entendre « sur place », mais parce que Dieu Lui-même nous l'apprend lorsque sa sagesse créatrice confond Job (Jb 38 1-7) : Yahvé répondit à Job du sein de la tempête et dit : Quel est celui-là qui obscurcit mes plans par des propos dénués de sens ? Ceins tes reins comme un brave : je vais t'interroger et tu m'instruiras. Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ? Sur quel appui s'enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire, parmi les éclairs joyeux des étoiles du matin et les acclamations unanimes des Fils de Dieu ? Ainsi donc, au moment où la terre a été créée, les étoiles chantaient et tous les Fils de Dieu, c'est-à-dire les anges eux aussi chantaient. Et que chantaient-ils ? Ils chantaient des cantiques que Dieu seul a entendus puisque les hommes n'existaient pas encore. Toutefois, il y en a un que nous connaissons. C'est le prophète Isaïe qui l'a écouté et recueilli plus tard sur la bouche des séraphins : Saint, saint, saint est Yavhé Sabaot, sa gloire emplit toute la terre (Is 6 3). A chaque messe, la liturgie nous fait proclamer, avec les anges et tous les saints, ce même chant : Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur, Dieu de l'univers ! Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Hosanna au plus haut des cieux. * Si l’on prend bien conscience de la sainteté de Celui à qui s’adresse ce chant ; si l’on prend bien conscience également de l’universalité de l’assemblée qui le proclame (les anges et tous les bienheureux du ciel, les défunts qui achèvent leur purification, les pèlerins que nous sommes sur la terre, et toutes les créatures), nous pouvons, au passage, tirer la conclusion que le Sanctus est le principal chant de toute la liturgie de l’Eglise. Si, pour un motif ou pour un autre, nous ne pouvions chanter qu’un seul chant au cours de la messe, il faudrait que ce soit celui-là.

Les trois états de la Création

Le texte de Saint Paul que nous relations plus haut (Rm 8 18-23) : Toute la création est tendue dans l'espérance... nous rappelle qu'il y a trois états dans les rapports de l'homme et de la création * Le contenu de ce paragraphe intitulé Les trois états de la création est extrait de l’ouvrage d’Olivier ROUSSET, Par la bouche des enfants, Pierre TEQUI Editeur, 1973, p. 102 à 105.. Le premier, avant la chute, est défini par ce passage de la Genèse (Gn 1 26-31) où Dieu dit (en résumé) : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance et qu'il domine sur tout ce qui est vivant et sur toute la terre. Le second état, après la chute, est ainsi décrit dans le même livre (Gn 3 14-20). Dieu parle à Adam : Parce que tu as désobéi, le sol est maudit à cause de toi. C'est par un travail pénible que tu en tireras ta nourriture. Mais, par Saint Paul, l'Esprit Saint ajoute encore quelque chose à cette double révélation : Il nous fait connaître le troisième état de la création. Nous pouvons relire la lettre de Saint Paul aux Romains ; celui-ci nous précise bien que si la création est mise par l'homme au service du mal, c'est contre son gré. D'elle-même, elle refuserait alors de servir. La mer rejetterait les pirates sur la côte, mais Dieu ne lui permet pas de se révolter. Elle les portera donc sur le chemin de leur proie.
Nous voici devant un bien grand mystère et qui est au cœur même de la nature. Nous savons qu'elle a été créée par le Fils bien-aimé du Père, Par Lui et pour Lui, dit l'épître aux Colossiens. Et toutes choses subsistent en Lui. Cependant, telles quelles, Il les a établies toutes dans la dépendance de l'homme et Il les lui soumet, pour leur joie. Mais quand l'homme a péché, cette joie s'est changée en peine parce que les voici donc au service du mal. Elles refuseraient cet esclavage, mais Dieu les contraint à l'accepter. Or, dans cette violence même qui leur est faite, elles trouvent une raison d'espérer. Dieu n'agit ainsi que parce qu'Il a le dessein de rendre à l'homme cette liberté d'aimer qu'il a perdue. Toute la création est liée dans la servitude, mais elle est aussi toute tendue vers la liberté des enfants de Dieu. Et nous savons que cette espérance est déjà comblée puisque, dans l'âme des saints, les créatures ont vraiment part à cette liberté et que le chrétien étant le Christ Lui-même (être chrétien, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi (Ga 2 20)) elles retrouvent jusque dans le petit enfant que l'on vient de baptiser Celui par qui et pour qui elles ont été créées et en qui elles subsistent.
Cette double maîtrise que les hommes ont sur la nature, dans le mal et dans le bien, nous l'exerçons pour notre part et tous l'exercent autour de nous. Mais faisons-nous partie des saints par qui les créatures ont déjà retrouvé leur joie ? Nous savons qu'il manquait dix justes à Sodome pour retenir les cataractes de soufre et de feu. A l'inverse, il y a François d'Assise qui fait du loup de Goubio un petit agneau ; il y a sainte Scholastique qui déchaîne l'orage pour empêcher son frère, saint Benoît, de la quitter si vite, lui qui ne voulait qu'obéir à la règle de son couvent ; il y a le chien de Jean Bosco qui apparaît pour se être son gardien dans les rues mal famées ; il y a la montagne que Grégoire déplace d'un mot ; il y a les oiseaux qui s'assemblent pour chanter sous les fenêtres de la chambre où meurt sainte Thérèse de Lisieux. Tout cela est simple, naturel, ne faisant que reprendre et prolonger les merveilles de l'Evangile, les malades guéris, les morts ressuscités, la tempête apaisée, les pains multipliés.
Et quelle ressemblance mystérieuse entre la nature et le Royaume des Cieux ! Tout, en la nature, nous parle de Lui : le puits de Jacob, les moissons qui blanchissent, le figuier stérile, les oiseaux des champs et, en amont de l'Evangile, le poisson de Tobie, l'ânesse de Balaam, la complicité de la mer Rouge... Toujours et partout c'est la même création qui se révèle toute prête à entrer dans la liberté des enfants de Dieu, jusqu'à ce moment enfin atteint, cette joie définitive enfin possédée, dont saint Jean est le témoin dans l'Apocalypse : Et toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer, et toutes les choses qui s'y trouvent, je les entendis qui disaient : A Celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau, louange, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles ! (Ap 5 13)

Le cantique des créatures

Très haut, tout-puissant et bon Seigneur,
à toi louange, gloire, honneur, et toute bénédiction ;
à Toi seul ils conviennent, ô Très-Haut,
et nul homme n'est digne de te nommer.
Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire le frère Soleil,
qui fait le jour et par qui tu nous illumines ;
il est beau, rayonnant avec une grande splendeur ;
de Toi, Très-Haut, il est le symbole * Littéralement : « il porte signification » (De te, altissimo, porta significatione)..
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les Etoiles ;
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l'air et les nuages,
pour l'azur calme et tous les temps
par lesquels tu donnes soutien à tes créatures.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau,
qui est très utile et humble
et précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Feu
par qui tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux,
indomptable et fort.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
et les fleurs diaprées et les herbes.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour Toi ;
qui supportent épreuves et maladies ;
heureux s'ils conservent la paix,
car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ;
heureux ceux qu'elle surprendra en ta très sainte volonté,
car la seconde mort ne pourra leur nuire.
Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâce et servez-le
avec grande humilité.

Circonstances de la composition du Cantique des Créatures

On a pu dire que ce poème accompagne comme un refrain la vie entière de François d'Assise, et qu'on en retrouve à chaque instant des bribes dans le courant ordinaire de ses propos. Il n'en reste pas moins qu'il jaillit, sous sa forme achevée, au terme d'un long itinéraire spirituel. Près de vingt années se sont écoulées depuis la conversion de François à la vie évangélique. Vingt années durant lesquelles il s'est appliqué, jour après jour, à suivre les traces du Seigneur, méditant sans cesse « l'avènement de douceur » et la passion du Très-Haut Fils de Dieu. Et voici qu'il vient de recevoir dans sa chair, sur le mont Alverne, les stigmates qui le rendent pleinement semblable au Christ crucifié. Perdant son sang par toutes ses blessures, épuisé par les jeûnes et la maladie, aveugle et presque agonisant, François n'est plus alors « avec le Christ qu'une seule chose souffrante et rédemptrice », selon les termes de Claudel. * Dans cette partie de chapitre traitant du cantique des créatures, une très importante partie des commentaires est extraite de Eloi LECLERC (ofm), Le Cantique des créatures – Une lecture de Saint François d'Assise, Desclée de Brouwer, 1988 (p. 8 à 10 pour les commentaires de ce §, du début du § jusqu’à : …qu’il vient de composer). Ces extraits ne pourront en aucun cas remplacer la lecture méditative du livre d’Eloi LECLERC qui ne peut être que recommandée à qui veut véritablement approfondir ce cantique des créatures. Et pourtant, le sous-titre de l’ouvrage qu’a choisi frère Eloi (à savoir une lecture de Saint François d'Assise) suggère au lecteur que la richesse spirituelle contenue dans ce cantique de frère soleil est certainement loin d’être épuisée, un peu comme les rayons du soleil ne sont pas près de s’éteindre… A chacun, donc, de chanter ce cantique et de le faire résonner dans le plus intime de son âme.
C'est alors que se produit l'événement. Venant de l'Alverne, François, à bout de forces, s'arrête au monastère de Saint Damien où vivent Claire et ses sœurs. Claire l'installe dans une cellule près du couvent. Mais les souffrances ne laissent à François aucun répit. « Il est cinquante jours et plus sans pouvoir supporter pendant la journée la lumière du soleil, ni pendant la nuit la clarté du feu... Ses yeux le font tellement souffrir qu'il ne peut se reposer et qu'il ne dort pour ainsi dire pas... » Or, une nuit, comme il réfléchit à toutes les tribulations qu'il endure, il a pitié de lui-même et dit intérieurement : « Seigneur, secours-moi dans mes infirmités, pour que j'aie la force de les supporter patiemment ! » (LP 43). Celano laisse entendre qu'un combat se livre alors dans l'âme de François et qu'il prie pour résister à la tentation de découragement. Au cours de cette agonie, il entend soudain en esprit une voix : « Dis-moi, frère : si en compensation de tes souffrances et tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor : la masse de la terre changée en or pur, les cailloux en pierres précieuses, et l'eau des fleuves en parfum, ne regarderais-tu pas comme néant, auprès d'un pareil trésor, la terre, les cailloux et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? » Le bienheureux François répond : « Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu'on peut aimer et désirer ! » « Eh bien, frère ! » dit la voix, « réjouis-toi et sois dans l'allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations : dès maintenant vis en paix comme si tu partageais déjà mon royaume » (LP 43 – 2 C 213).
Aussitôt une joie surnaturelle envahit l'âme de François : la joie de la certitude du Royaume. Il sait maintenant que la route qu'il a suivie – celle de la souffrance avec le Christ – est bien la route « qui conduit dans la Terre des vivants » (2 Reg 6). A cet instant, c'est dans son âme comme un splendide lever de soleil. Au matin, il appelle ses compagnons ; ne se tenant plus de joie, il se met à leur chanter le Cantique des Créatures qu'il vient de composer.
Le Cantique des Créatures proprement dit s'achève avec la strophe consacrée à « sœur notre mère la Terre ». Pourtant, François voulut ajouter à son chant deux autres strophes. Celles-ci lui furent inspirées après coup et dans des circonstances particulières. Alors que la toute première partie du cantique date de l'automne 1225, l'avant-dernière strophe n'est composée qu'en juillet 1226, au palais de l'évêché d'Assise, pour mettre fin à la lutte entre l'évêque et le podestat de la ville ; elle est essentiellement une louange du pardon et de la paix * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 175.. La dernière strophe est composée au début d'octobre 1226, alors que François est déjà presque agonisant (rappelons que François est mort dans la nuit du 3 au 4 octobre 1226) ; elle est un salut de bienvenue que l'auteur adresse à sa propre mort * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 187..

Louange cosmique et chant des profondeurs intimes

Il paraît dès lors impossible de comprendre ce cantique sans le rattacher directement à l'expérience profonde de François, à son âpre souffrance, à sa patience héroïque, à son combat quotidien pour les valeurs évangéliques, à sa joie surnaturelle, bref, à son existence intime avec le Christ. Ce chant jaillit des profondeurs d'une existence. Il en est l'aboutissement et, sans doute, la plus haute expression. Or, il y a ceci d'étonnant à première vue : cet homme dont les yeux malades ne supportent plus la lumière, qui ne jouit plus de la vue des créatures, et qui n'a de regard que pour la splendeur du Royaume, cet homme, pour exprimer sa joie, chante la matière : la matière ardente et rayonnante, le soleil, le feu ; la matière nourricière, l'air, l'eau et la terre. Et dans tout ce chant, pas une seule référence, pas la moindre allusion au mystère surnaturel du Christ et de son Royaume ! Seules sont ici évoquées et célébrées, à la gloire du Très-Haut, les réalités matérielles. * Ibid E. LECLERC, extraits des p.10.
Mais cette dimension cosmique, pour réelle qu'elle soit, ne se laisse pas séparer, chez François, de l'autre dimension de sa vie spirituelle, celle de son union à Dieu par les humbles chemins de l'incarnation du Très-Haut Fils de Dieu. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 12 Ce qui met sur la voie d'une telle interprétation, ce sont les ajouts des deux dernières strophes de louanges, où aucun élément cosmique n'est cité. Pourquoi François ajoute-t-il des strophes ne comprenant pas d'élément cosmique, à un cantique les utilisant systématiquement dans sa première composition ? Pour parler du pardon ou de la mort corporelle, François aurait pu simplement écrire un autre cantique, ou bien encore une admonition. Pourquoi ajouter ces deux dernières strophes aux premières ? S'il en est ainsi, il y a certainement un lien qui unit l'ensemble et qui fait que les deux strophes ajoutées se trouvent bien à « leur place » dans le cantique de frère soleil composé par François.
Il apparaît donc que nous sommes devant un texte dont nous n'avons pas épuisé la richesse. Les réalités cosmiques qui sont ici évoquées et célébrées sont à la fois des choses et des symboles. Elles sont bien des choses. Il ne faut pas perdre de vue cet aspect réaliste du Cantique des créatures. Quand François chante le soleil, la lune et les étoiles, le vent, l'eau, le feu et la terre, il a bien en vue des réalités que tout le monde peut voir. Mais ce chant n'est pas seulement une désignation d'éléments matériels. Ces réalités cosmiques dûment valorisées expriment aussi autre chose : elles sont elles-mêmes un langage inconscient * Ibid E. LECLERC, extraits des p.26-27., un chant des profondeurs intimes de l'âme. Le cheminement de l'âme de François, et plus largement de l'âme humaine, est bien le lien qui assure la parfaite cohésion de l'ensemble du cantique.

Structure du Cantique

Le cantique des Créatures n'est pas une simple succession d'images. Celles-ci sont liées entre elles et forment un ensemble construit. Si nous laissons de côté, pour le moment, les deux dernières strophes de louanges qui ont trait au pardon et à « notre sœur la mort », comment se présente l'œuvre ?
On peut voir dans ce cantique sept strophes. La première est une strophe d'envoi, une sorte de dédicace ; elle indique à qui la louange est adressée : « Très-Haut, tout puissant et bon Seigneur... ». Puis vient le Cantique des Créatures proprement dit, réparti en six strophes dont voici l'ordre de succession :
1ière strophe : Messire frère Soleil ;
2ième strophe : Sœur Lune et les Etoiles ;
3ième strophe : Frère Vent ;
4ième strophe : Sœur Eau ;
5ième strophe : Frère Feu ;
6ième strophe : Sœur notre mère la Terre.
Il suffit de considérer attentivement cette disposition des éléments cosmiques pour se convaincre que ce poème obéit à une certaine structure qui, pour être très vraisemblablement inconsciente chez son auteur, n'en est pas moins rigoureuse et hautement significative. Deux choses en effet frappent dans cette composition.
C'est en premier lieu l'alternance régulière des dénominations « frère » et « sœur ». Ces dénominations ne sont pas distribuées au hasard. Elles vont par couples. Nous avons ainsi trois couples fraternels qui se suivent :
Messire frère Soleil et sœur Lune et les Etoiles ;
Frère Vent et sœur Eau ;
Frère Feu et sœur notre mère la Terre.
Depuis toujours, l'imagination a aimé accoupler certains éléments cosmiques. Les mythes et les religions primitives offrent de nombreux exemples de tels accouplements, tel le couple « Ciel-Terre » évoqué par Hésiode qui est l'un des thèmes de la mythologie universelle. Les couples qu'a pu former François dans son Cantique appartiennent à la symbolique universelle. Elles relèvent de structures imaginatives fondamentales, les archétypes de l'inconscient collectif. Ces grandes structures sont celles à l'aide desquelles depuis toujours l'homme s'est représenté spontanément à lui-même ses expériences les plus profondes et les plus décisives au regard de son destin. A ce niveau, nous pouvons conclure de la même façon qu'au paragraphe précédent : ce qui s'exprime dans ce Cantique des Créatures sous le couvert d'une louange cosmique, intéresse les profondeurs de l'homme. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 35 à 38 (pour le début de ce paragraphe jusqu’à cette référence de note de bas de page).
Un second trait retient l'attention dans la structure de ce poème : François commence par louer Messire frère Soleil, ce très lointain élément cosmique, symbole du Très-Haut, puis poursuit sa louange en descendant graduellement vers des réalités toujours plus proches, terminant par sœur notre mère la Terre qui nous porte et nous nourrit. Ce mouvement descendant rappelle le mode d'intervention choisi par Dieu pour réparer l'orgueil fou d'Adam et Eve qui avaient voulu devenir comme des dieux (Gn 3 5), qui avaient voulu prendre la place de leur Créateur et devenir leur propre soleil. Dieu Amour, Lui, s'est abaissé. Il est descendu. Il a pris notre condition humaine. L'amour est ce qui ne s'élève pas mais s'abaisse. L'amour montre que c'est cet abaissement qui constitue la vraie promotion. Nous nous élevons quand nous nous abaissons, quand nous devenons simples, quand nous nous penchons vers les pauvres, les petites gens. Dieu s'abaisse pour dégonfler l'homme et le remettre à sa place. Ainsi vue, la loi de l'abaissement est le modèle fondamental de l'agir divin. Il nous permet de connaître quelque chose d'essentiel de Dieu et de nous-mêmes * Ibid Joseph RATZINGER, p. 151.. Et François chante cet abaissement dans son Cantique. François adresse son chant au Très-Haut, que nul homme n'est digne de nommer, mais il le fait à la manière de Jésus-Christ, qui s'est abaissé en prenant notre condition humaine. En chantant son cantique adressé au Père, c'est donc le Christ qui vit en François qui le chante, et non François lui-même. C'est la raison pour laquelle le Christ n'est pas expressément mentionné dans celui-ci, puisqu'aux yeux de François, c'est le Christ qui l'adresse au Père à travers lui, le stigmatisé de l'Alverne.

Très-Haut, tout puissant et bon Seigneur

Le Cantique du Soleil s'ouvre par le qualificatif Très-Haut donné au Seigneur. Alors que les autres qualificatifs (tout puissant et bon) ne sont plus retenus pour désigner Dieu lui-même dans la suite du texte, le qualificatif Très-Haut revient trois autres fois dans le cantique. Nul doute qu'il ne traduise une visée profonde de l'âme, son aspiration la plus élevée, son élan vers le divin. Ce mouvement vertical est puissamment affirmé dans les premières strophes :
Très haut, tout-puissant et bon Seigneur,
à toi louange, gloire, honneur, et toute bénédiction ;
à Toi seul ils conviennent, ô Très-Haut,
et nul homme n'est digne de te nommer.
Or, voici que ce mouvement vers le Très-Haut se heurte à une prise de conscience : Et nul homme n'est digne de te nommer. Il ne s'agit pas ici d'une phrase édifiante, dite en passant. Ces quelques mots expriment une attitude fondamentale : une pauvreté essentielle devant la transcendance de Dieu. Aucune louange, si haute soit-elle, ne saurait exprimer le mystère de Dieu. François en a conscience ; il le reconnaît et il l'accepte. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 43 44.

Loué sois-tu avec toutes tes créatures

François se tourne alors vers les créatures : Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures. Ce verset est, à vrai dire, beaucoup plus qu'une simple transition ; il marque un mouvement décisif dans le mouvement du cantique. La première strophe s'est terminée par l'aveu de l'indignité de l'homme. François ne renonce pas pour autant à chanter l'inaccessible louange. Mais son regard se tourne à présent vers le monde d'ici-bas, vers les créatures. C'est avec celles-ci qu'il louera le Très-Haut en prenant rang parmi elles. Car François éprouve pour toutes les créatures une sympathie toute particulière : On n'a jamais vu pareille affection pour toutes les créatures, écrit Celano. Qui pourrait nous décrire la douceur inondant son âme... ? A contempler le soleil, la lune, le firmament et toutes ses étoiles, il se sentait monter au cœur une joie ineffable (1 C 80). Cette sympathie et cette joie ne s'arrêtaient pas à la surface ; elles allaient au plus profond : Il appelait frères tous les êtres, et, d'une manière totalement inconnue et inaccessible aux autres, il savait, grâce à la perspicacité de son cœur, pénétrer jusqu'au fond le plus intime de chaque créature, comme s'il jouissait déjà de la glorieuse liberté des enfants de Dieu (1 C 81). * Ibid E. LECLERC, extraits des p.60, 44 et 45.

La célébration du Soleil

... spécialement messire le frère Soleil,
qui fait le jour et par qui tu nous illumines ;
il est beau, rayonnant avec une grande splendeur ;
de Toi, Très-Haut, il est le symbole.
La première des images cosmiques du cantique est celle de messire frère Soleil. L'auteur du Speculum dit à ce sujet : François considérait et disait que le Soleil est plus beau que les autres créatures et peut davantage être assimilé à Dieu, parce que dans l'Ecriture le Seigneur lui-même est appelé « Soleil de justice ». C'est pourquoi il mit son nom en tête des louanges qu'il fit sur les créatures du Seigneur quand Celui-ci l'eut assuré qu'il serait en son Royaume, et il les appela Cantique de frère Soleil (Sp 119). C'est dire l'importance de cette image du soleil. Non seulement elle est première, mais le Cantique des Créatures tout entier est placé sous son signe. La célébration franciscaine du soleil est tout d'abord l'expression d'un émerveillement devant la « chose splendide ». L'homme qui, en grande humilité, a renoncé à nommer le Très-Haut et s'est tourné vers les réalités d'ici-bas pour en faire le chemin de sa louange, rejoint la substance inépuisable et savoureuse des choses. Nul ne comprendra le Cantique du Soleil, s'il ne voit en celui-ci l'expression d'une joie immense et profonde, prise dans la réalité des choses. Or cette joie fut pour François avant tout la joie de la lumière. Chose remarquable : le qualificatif beau, qui revient trois fois dans son cantique est chaque fois décerné à une réalité cosmique qui, à un titre ou un autre, est source de lumière : le soleil, la lune et les étoiles, le feu. Ainsi, toutes les images de lumière sont explicitement qualifiées par lui de belles. Pour François, la matière belle par excellence, c'est la matière rayonnante. Le cosmos est pour lui d'abord une épiphanie de lumière. Et dans cette épiphanie, le soleil joue le premier rôle.
La finale de la strophe, de Toi Très-Haut il est le symbole, donne à la louange sa pleine dimension, une dimension qui parle à l'âme et non plus seulement aux yeux. La splendeur et la générosité dont elle rayonne dans les hauteurs du ciel sont pour l'âme comme l'attrait et le symbole d'une réalité souveraine. En communiant par l'imagination à cette haute image de lumière, l'âme y reçoit le bienfait d'une révélation transcendante ; elle y voit la manifestation et le chiffre du Très-Haut, le symbole de Celui qu'elle se jugeait indigne de nommer, mais auquel elle ne cesse d'aspirer et de se rapporter dans sa louange.
Indéniablement, il y a chez François une expérience cosmique du sacré * Pour nous aider à bien comprendre, écoutons Saint Paul nous dire : Je vous exhorte, mes frère, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu ; c’est là pour vous l’adoration véritable ( Rm 12 1). On sait que le verbe « sacrifier » (sacrum facere) veut dire « rendre sacré » ; est sacré tout ce qui est en relation avec Dieu ; on pourrait donc traduire ainsi saint Paul : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une relation permanente avec Dieu. ». Mais il importe de bien mesurer la profondeur de cette expérience. Celle-ci ne se laisse pas séparer d'une exploration du sacré dans l'âme elle-même. Pour nous en convaincre, reportons-nous à notre texte. Nous y voyons cette chose étonnante, paradoxale : alors qu'il vient de se reconnaître indigne de nommer le Très-Haut, François se considère ici comme le frère du Soleil, dont il nous dit qu'il est le symbole du Très-Haut. Que signifie donc cette déclaration de fraternité à l'égard d'une image si haute ? Saluer un frère dans messire le Soleil, n'est-ce pas reconnaître entre le soleil et celui qui le loue une parenté profonde ? N'est-ce pas avouer une consanguinité ? Ainsi ce soleil que François trouve si beau et avec lequel il se découvre une étroite parenté ne tombe pas uniquement des hauteurs du ciel cosmique ; il rayonne d'au milieu de lui-même, à partir des profondeurs de l'âme * L’âme qui est inondée du sacrement de baptême, sacrement qui ne purifie pas seulement de tous les péchés, mais qui fait aussi du néophyte « une création nouvelle » (2 Co 5 17), un fils adoptif de Dieu (Ga 4 5-7) qui est devenu participant de la nature divine (2 P 1 4), membre du Christ (1 CO 6 15) et cohéritier avec Lui (Rm 8 17), temple de l’Esprit Saint (1 Co 6 19). CEC 1265., comme une prophétie de son devenir total. L'âme de François reconnaît et célèbre, bien qu'inconsciemment, sa propre transfiguration, sa grande métamorphose dans le Royaume. Comme si tu partageais déjà mon Royaume..., lui a dit la voix. Cette substance merveilleuse du soleil, toute de lumière, si fraternelle et cependant marquée de l'empreinte du Très-Haut, est l'image inconsciente, mais combien expressive, de l'âme qui se saisit dans la plénitude de ses énergies et de son destin. * Ibid E. LECLERC, extraits des p.67 à 85.

Les clartés de la nuit

Loué Sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur Lune et les Etoiles ;
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.
Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que la lune et les étoiles sont ici, tout comme le soleil précédemment, l'objet d'une affection fraternelle : elles sont appelées sœurs, et cette expression signifie quelque chose pour François ; elle laisse transparaître des liens intimes entre lui et ces réalités cosmiques. D'autre part, celles-ci ne sont pas simplement évoquées ; elles sont imaginées, rêvées. Le seul qualificatif précieux en dit long à cet égard ; il révèle une valorisation de la matière cosmique qui, il faut le reconnaître, n'a guère de « sens » objectif. Des Etoiles précieuses, voilà une alliance de mots qui fait éclater leur sens habituel.
La première chose que la louange de François met en lumière est la place privilégiée que ces réalités cosmiques occupent dans l'ensemble de la création : Tu les as formées dans le ciel. Le ciel, dans le langage poétique et religieux, désigne la sphère du Très-Haut. Aussi sœur Lune et les Etoiles portent-elles déjà le regard au-delà de ce monde. Mais c'est surtout par la manière dont François sait les voir et les contempler que ces éléments cosmiques apparaissent ici comme l'expression d'une réalité transcendante : Tu les as formées, claires, précieuses et belles. Arrêtons-nous à ces qualificatifs. Dans leur simplicité, ils expriment un émerveillement. La lune et les Etoiles sont pour François des sœurs lumineuses (claires). C'est leur clarté qui avant tout l'enchante et non la face ténébreuse de ces créatures. Mais des trois qualificatifs donnés ici à la lune et aux étoiles, celui de précieuses mérite une attention particulière. Ce qualificatif évoque une réalité à laquelle on attache un grand prix. François ne l'utilise dans ses Ecrits que pour désigner la qualité que doivent avoir les objets qui servent à la célébration du mystère eucharistique, ainsi que les lieux où le très saint Corps du Seigneur est conservé (Test 11, 2 Let 11, 6 Let 4). Ces objets et ces lieux doivent être précieux. Ainsi, dans le langage des Ecrits de François, la qualité précieuse des choses est toujours évoquée en relation étroite avec une réalité sacrée. Elle est requise par cette réalité : elle doit en quelque sorte l'exprimer. L'objet précieux n'est pas voulu ici pour lui-même, mais il est regardé comme un signe du sacré. En reprenant le qualificatif précieux dans son Cantique et en l'appliquant cette fois à la lune et aux étoiles, François valorise ces éléments dans un sens religieux ; il nous signifie par là que ces réalités cosmiques sont revêtues pour lui d'une expressivité sacrale, qu'elles sont un langage du sacré.
Dans cette image d'une fascinante beauté, François contemple aussi un trésor immense qui ne lui est pas étranger. Il le reconnaît lui-même implicitement en désignant du nom de sœur cette matière claire, précieuse et belle. N'est-ce pas l'aveu d'une étroite parenté ? L'âme explore sa propre sacralité en déchiffrant celle du monde. Claire, précieuse et belle est l'âme de François, créée à l'image de Dieu, comme à sa ressemblance... * Ibid E. LECLERC, extraits des p.87 à 101.

La chanson du vent ...

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l'air et les nuages,
pour l'azur calme et tous les temps
par lesquels tu donnes soutien à tes créatures.
Insensiblement, le Cantique du Soleil prend la couleur de la Terre. Il devient le chant des choses simples, étrangement proches. Le vent, l'air, sont encore, il est vrai, des éléments qui laissent l'âme entre ciel et terre. Mais peut-on séparer frère Vent et sœur Eau ? A eux deux, ils forment un couple fraternel. Nous trouvons dans la bible de nombreux exemples de cette association du vent et de l'eau. Ainsi au début de la Genèse, nous lisons : Le souffle de Dieu planait sur les eaux (Gn 1 22). Dans l'Exode, le vent et l'eau sont unis et conjuguent leurs efforts pour la libération du peuple : Yahvé refoula la mer toute la nuit par un fort vent d'est... Les eaux se fendirent... (Ex 14 21 22)... A la fin du paragraphe qui nous parlera de sœur l'Eau, nous reviendrons sur ce couple fraternel.
Frère vent : ces deux mots associés nous introduisent dans un monde qui n'est plus seulement celui de la météorologie. Le vent a un visage, une âme. Quand on parle ainsi du vent, il y a quelqu'un dans le vent. En vérité, celui qui dit Frère Vent se reconnaît accordé, apparenté, par le dedans de lui-même, à une certaine ambiance cosmique. L'ambiance du vent est celle d'un monde exposé, ouvert, où s'engouffre une puissance qui ne vous laisse pas en repos et qui vous emporte toujours plus loin, une puissance qui ne souffre aucune installation et bouscule toute cloison. Pour fraterniser avec le vent, il faut être détaché de bien des choses, ouvert aux renouvellements intérieurs. Il faut être pauvre. Et tandis que François écoute la chanson du vent et s'expose à son souffle fraternel, son âme dénudée aspire à s'ouvrir toujours plus largement à l'Esprit du Seigneur. Son suprême désir, avoue-t-il lui-même, est d'avoir part à cet Esprit et d'être pris dans la grande inspiration de Dieu (2 Reg 10).
Après l'appellation Frère donnée au vent, venons-en aux autres qualités reconnues par François. Mais, à notre grand étonnement, nous ne trouvons ici aucun qualificatif. Alors que tous les autres éléments cosmiques du cantique sont richement qualifiés, frère Vent, lui, est en quelque sorte abandonné à lui-même. Par contre, frère Vent est célébré dans toutes ses manifestations : L'air, le nuage, l'azur calme, et tous les temps. Tous les temps ! Le bon et le mauvais temps ! François ne choisit donc pas son temps. Il est ouvert et accueillant aux quatre vents de la création. Pour lui, il n'y a plus de mauvais temps. La célébration poétique du vent dans la plénitude de ses manifestations est significative d'une âme qui aspire à s'ouvrir à la totalité de l'Etre et de ses inspirations. De cette louange pour tous les temps, François donne la raison : Par eux tu donnes soutien à tes créatures. Accueilli dans la totalité de ses manifestations, frère Vent est ici directement associé à l'œuvre créatrice.
Bien sûr, nous pouvons nous interroger : François connaissait-il les manifestations du vent sous la forme de la tornade ou de l'ouragan ? Celles-ci sont en effet bien loin de soutenir les créatures. Quoi qu'il en soit, nous voyons bien que cette image du vent dans la bouche de François est agrandie, comme « sur-valorisée ». Elle est un langage symbolique, rêvé, l'expression de ce que l'âme recherche profondément. Ce langage exprime la relation de l'âme au sacré. La valorisation est ici, en effet, essentiellement religieuse. Au fond, ce que le poète demande à l'image de frère Vent, c'est qu'elle lui manifeste quelque chose du Très-Haut et lui permette de s'y rapporter. Frère Vent n'est pas célébré ici comme l'artisan d'une tâche cosmique, mais bien comme l'expression d'une présence attentive et active de Dieu à sa création tout entière. * Ibid E. LECLERC, extraits des p.103 à 121.

... et de l'eau

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau,
qui est très utile et humble
et précieuse et chaste.
Frère Vent, nous l'avons vu, est célébré comme celui par qui le Seigneur apporte soutien à ses créatures ; il est associé à l'œuvre créatrice. La mise en valeur se fait ici dans le sens du dynamisme et de l'action. Frère Vent est l'artisan d'une tâche. En ce qui concerne sœur l'Eau, il en va tout autrement. Les valeurs sont attachées directement à la substance elle-même : « Loué sois-tu mon Seigneur, pour sœur l'Eau qui est très utile et humble, précieuse et chaste. » Cette louange ne comporte aucun verbe d'action. Aucune tâche précise n'est reconnue à sœur l'Eau. La valeur de celle-ci est dans son être même. Nous remarquons que c'était déjà la même chose à propos de la lune et des étoiles. Il y aurait donc, dans le cantique de François, une alternance de deux types de valorisation : l'un allant vers le dehors, vers l'action virile, avec une joie d'immensité – c'est le cas pour le soleil, pour le vent et aussi, nous le verrons, pour le feu -, l'autre allant dans le sens de l'intimité et des profondeurs de l'être – c'est le cas de la lune et des étoiles, de l'eau et également de la terre.
Sur les quatre qualificatifs donnés à sœur l'Eau, trois ne peuvent manifestement pas recevoir de « sens » objectif. Seul le premier semble aller de soi : sœur l'Eau qui est très utile. Il implique l'idée de service, de serviabilité. Il concourt à former l'image qui apparaît ici en filigrane dans la substance de l'élément cosmique, celle d'une présence féminine serviable, bienfaisante, en même temps que réservée, secrète et pure. Mais dans cette valorisation de l'Eau, ce sont surtout les deux derniers qualificatifs qui interpellent : précieuse et chaste. C'est la seconde fois que nous rencontrons le qualificatif précieux dans ce cantique. La première fois, il était accroché aux étoiles et, nous l'avons vu dans la bouche de François, à ce qui touche au sacré. Il est vrai que sœur l'Eau, rivalisant avec le ciel étoilé, sait scintiller comme des pierres précieuses. La répétition d'un tel qualificatif à propos de réalités aussi différentes que sont les étoiles par rapport à l'eau, nous invite à penser qu'en allant d'une image matérielle à l'autre, le regard intérieur de François poursuit inconsciemment une même réalité précieuse, une même réalité fascinante et de grand prix : un trésor sacré. On ne doit pas, dès lors, s'étonner de voir ce qualificatif précieux associé à celui de chaste dans l'image de sœur l'Eau. Les deux attributs vont dans le même sens. L'eau précieuse est une eau vive qui jaillit de profondeurs inviolées, d'une source cachée, sacrée.
Nous pouvons rapprocher cette louange de sœur l'Eau, associée à celle de frère Vent, de ce que dit François dans sa lettre à tous les fidèles : Nous ne devons être ni sages ni prudents selon la chair, nous devons plutôt être simples, humbles et purs... Jamais nous ne devons désirer d'être au-dessus des autres, mais nous devons plutôt être les serviteurs et les sujets de toute créature humaine à cause de Dieu. Tous ceux qui agiront ainsi et persévèreront jusqu'à la fin, l'Esprit du Seigneur reposera sur eux et fera en eux son habitation et sa demeure, et ils seront les fils du Père dont ils font les œuvres ; ils seront époux, frères et mères de notre Seigneur Jésus-Christ. L'homme qui renonce à sa sagesse et à sa volonté de domination, n'est-ce pas précisément celui qui consent à être ce que symbolise sœur l'Eau très utile et humble, précieuse et chaste ? Or un tel homme se voit mystérieusement uni à l'Esprit du Seigneur. L'Esprit repose sur lui comme le Souffle créateur sur les eaux primordiales, comme frère Vent sur sœur l'Eau. L'Esprit du Seigneur le pénètre au plus intime et établit en lui sa demeure. Et de cette union résulte une nouvelle naissance, la naissance divine de l'homme, la naissance de l'enfant divin dans l'homme : ils seront les fils du Père... Combien significative apparaît alors l'image de l'immense et précieux trésor dont s'est servie la voix céleste pour appeler François à la joie : La masse de la terre changée en or pur, les cailloux en pierres précieuses, et l'eau des fleuves en parfum (LP 43, 2 C 213). Et le Cantique du Soleil chante cette curieuse métamorphose au cœur de l'homme. * Ibid E. LECLERC, extraits des p.103 à 121.

Frère Feu

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Feu
par qui tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux,
indomptable et fort.
Le Cantique des Créatures manifeste une préférence très nette pour les images de lumière. Celles-ci prédominent : vient en premier lieu l'image rayonnante de frère Soleil ; elle est immédiatement suivie des images de sœur Lune et des Etoiles, qui sont aussi des images de lumière, claires précieuses et belles ; puis dans sœur l'Eau, François retrouve l'éclat précieux des étoiles. Et voici frère Feu ! Le beau, le joyeux, l'indomptable frère Feu qui illumine la nuit. Le qualificatif beau revient trois fois dans ce cantique ; et chaque fois, il est attribué à un élément lumineux. Il semble bien que pour François, la matière belle par excellence, la matière d'élection de ses rêves, soit la matière rayonnante : la lumière, le feu.
Les termes utilisés par François pour qualifier le feu montrent que, pour lui, le feu n'est pas une chose anonyme. Il devient une présence vivante et qui rayonne de joie, beau et joyeux, un être débordant de vie et de dynamisme, indomptable et fort. La vigueur, l'élan, la force invincible, avec la joie et l'entrain, voilà ce que François contemple dans ce compagnon qui illumine la nuit. Et dans cette image essentiellement dynamique, François reconnaît une présence fraternelle ; il l'éprouve comme telle, il se sent lié à elle, intimement, comme par les liens du sang ; bref, il l'appelle : frère Feu.
Par son éclat et son énergie, frère Feu est l'analogue de frère Soleil. Comme lui, il est l'image du Père et de Dieu, de la puissance vitale et créatrice. Toutefois, frère Feu est mis en relation explicite avec l'image de la nuit : Par lui tu illumines la nuit. Le soleil est célébré comme la lumière du jour ; le feu est célébré comme la lumière de la nuit. Comme frère Soleil, frère Feu exprime la réconciliation de l'âme, mais il nous la fait voir liée à une traversée nocturne. Il ne faut pas l'oublier, l'homme qui, au soir de sa vie, chante la lumière dans le Cantique du Soleil, est celui-là même qui a passé une partie de son existence retiré dans la profondeur et l'obscurité des cavernes, suppliant Dieu, dans la nuit de l'âme, de bien vouloir le purifier, l'éclairer et l'embraser intérieurement par le feu du Saint Esprit (3 Let). * Ibid E. LECLERC, extraits des p.123 à 145.

Sœur notre mère la Terre

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
et les fleurs diaprées et les herbes.
La Terre est ici célébrée comme la mère : Elle nous porte et nous nourrit, de la même façon qu'une mère nourrit ses enfants. Sa fécondité se manifeste par toutes sortes de fruits. Détail significatif : à côté des fruits sont mentionnées les fleurs diaprées et les herbes. La terre ne se contente pas de nourrir ses enfants. Telle une mère attentive, elle entoure de beauté les êtres qui vivent près d'elle.
Mais ce qu'il y a de surprenant dans la manière franciscaine de désigner la terre, c'est le nom de sœur qui lui est donné en même temps que celui de mère. Pour François, la Terre mère a aussi le visage d'une sœur. Ce faisant, il lui confère une nouvelle jeunesse. Plus profondément, il crée entre lui et la terre une relation nouvelle. L'appellation sœur donnée à la terre ne détruit ni n'affaiblit sa maternité, mais elle en marque la limite. Elle signifie que si la terre est notre mère, celle dont nous dépendons vitalement, elle n'est pas cependant la source absolue de l'être et de la vie ; elle est elle-même une créature, au même titre que les autres réalités cosmiques. Elle et nous dépendons finalement de la même origine transcendante, du Père qui a créé toute chose. Ainsi, la vénération et la gratitude que François porte à la terre maternelle remonte, à travers celle-ci, à une source plus haute : Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre...
Nous pouvons toujours être tentés de ne voir, dans la vie de François, que le côté pittoresque, merveilleux et attendrissant de sa vie et de ses relations avec les autres créatures. On retient alors une gentille histoire d'oiseaux, de loup ou de lapin. Et voici notre héros promu prince charmant de la création. Or, et nous commençons maintenant à nous en rendre compte, les forces imaginantes de François creusent le fond de l'être ; elles veulent trouver dans l'être, à la fois le primitif et l'éternel. Regardons-le gravir les contreforts des Apennins. Qu'est-ce qui l'attire sur ces hauteurs ? Est-ce la surface brillante des choses ? Non, certes. Parvenu là-haut, il n'a de cesse qu'il n'ait trouvé une profondeur, une grotte ou une crevasse dans le rocher, pour s'y enfoncer. Le creux du rocher était son nid préféré, écrit Celano (1 C 71). Chose curieuse : cette démarche matérielle de François traduit le même mouvement intérieur que celui exprimé dans son cantique : un immense élan vers les hauteurs (vers le Très-Haut), lié à une descente vers les profondeurs et à une communion à ce qu'il y a de plus humble. Pénétrer dans la caverne pour y séjourner, cela signifie entrer en relation avec ce monde souterrain et archaïque de l'âme, en se laissant attirer par le mystère qui nous habite. Au fond de la caverne brille toujours quelque précieux trésor. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 147 à 173.

Le pardon et la paix

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour Toi ;
qui supportent épreuves et maladies ;
heureux s'ils conservent la paix,
car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.
A première vue, aucun lien ne semble rattacher cette nouvelle strophe à ce qui précède. Les thèmes et les préoccupations n'y sont plus les mêmes. Alors que le poème tout entier était jusque-là tourné vers les réalités de la nature et formait une louange cosmique, voici que brutalement il se concentre sur les réalités humaines, sur le destin de l'homme aux prises avec ses semblables, avec la maladie et les épreuves de toutes sortes. L'atmosphère aussi est autre. La louange des éléments cosmiques se déroulait tout entière sous le signe d'une fraternité sans nuage et sans ombre ; l'avant-dernière strophe nous plonge, au contraire, dans un monde où il y a tensions, conflits et souffrances.
Toutefois, malgré ces différences, François a tenu à incorporer cette strophe à son Cantique des Créatures. Il n'y a pas de doute que pour François ce couplet était consonant à l'œuvre tout entière et qu'il jaillissait d'une même inspiration fondamentale. N'est-ce pas une même volonté de réconciliation qui s'exprime de part et d'autre, là dans la célébration fraternelle des éléments cosmiques, ici dans la louange du pardon et de la paix ? On ne saurait mieux traduire la miséricordieuse tendresse dont débordait le cœur de François pour tous les hommes qu'en citant les conseils qu'il donnait à un ministre de l'Ordre : ... Pour moi, je verrai si tu aimes le Seigneur, et si tu m'aimes moi, son serviteur et le tien, à ceci : qu'il n'y ait au monde aucun frère qui, après avoir péché autant qu'il peut pécher, s'il rencontre ton regard, ne revienne sans ton pardon s'il a demandé pardon. S'il ne demande pas pardon, toi, demande-lui s'il veut être pardonné. Et, si mille fois ensuite il pèche sous tes yeux, aime-le plus que moi, pour l'amener au Seigneur...
Il est remarquable que ce chant qui célèbre la grande fraternité cosmique se prolonge dans une célébration du pardon et de la patience héroïque. La vision franciscaine d'un univers fraternel n'est pas l'évocation nostalgique d'un paradis perdu. Elle est la vision du monde, dominée par le primat de la conciliation sur la déchirure, de l'unité sur la scission. Cette unité et cette plénitude sont à chercher dans une présence plus profonde à soi et aux autres.
La louange se termine par une béatitude : Heureux s'ils conservent la paix, car, par toi, Très-Haut, ils seront couronnés. L'homme couronné par le Très-Haut, c'est l'homme solaire, miséricordieux envers toute créature. Comme le soleil, il rayonne avec une grande splendeur. Comme lui, il est le symbole du Très-Haut, offrant à tous cette présence totale et de don entier de soi qui ne sont rien de plus que l'expression de la présence et du don que Dieu fait de lui-même en tout instant et à tous les êtres. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 175 à 185.

Notre sœur la mort

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ;
heureux ceux qu'elle surprendra en ta très sainte volonté,
car la seconde mort ne pourra leur nuire.
Cette dernière strophe du cantique du Soleil fut donc composée par François dans les jours qui ont précédé sa mort, sa pâque. Il se portait joyeux à sa rencontre et l'invitait chez lui : Que ma sœur la mort soit la bienvenue, disait-il (2 C 217). Cette strophe s'ouvre, comme toutes les autres, par un élan de louange. Mais ici l'élan prend appui, non plus sur une créature, mais sur celle que François appelle notre sœur la Mort corporelle. D'un trait, il la caractérise : à qui nul homme vivant ne peut échapper. Etrange sœur qui a le visage de l'implacable nécessité ! Du coup, l'expression notre sœur la Mort corporelle révèle son sens : celui d'une rencontre fraternelle avec la dure et implacable nécessité de mourir. Rencontre vécue et célébrée dans « l'ouvert » de la louange, comme un chemin vers le sacré.
Or, c'est avec cette nécessité crépusculaire que François fraternise, tout comme il fraternise avec le soleil, sans la moindre angoisse. Si l'on ne connaissait pas François, on pourrait ne voir, dans ce salut fraternel, que l'appel de l'agonisant à la délivrance de ses maux intolérables. Or, il n'en est rien. Loin de signifier le désir d'en finir avec l'existence, en saluant la mort comme une sœur, François s'ouvre à une dimension qu'il ne peut circonscrire et à laquelle il s'ouvre seulement par un acte de dessaisissement total de son moi. En lui se vérifie ce qu'il demandait à ses frères : Ne gardez pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entiers Celui qui se donne à vous tout entier (3 Let 29). Dessaisi de son moi, François est totalement ouvert à l'Etre. Le Cantique des Créatures se trouve être ainsi l'expression d'une conversion radicale. Le centre de gravité de l'existence s'est déplacé : il ne se situe plus dans le moi et dans ses intérêts particuliers, fussent-ils spirituels ; il se situe dans le mystère de l'Etre.
L'homme qui s'est ainsi remis à l'Etre voit toutes choses dans « l'ouvert » de l'Etre, y compris la mort. Celle-ci n'est plus pour lui l'étrangère et la dévastatrice. Elle n'est telle que pour l'homme replié sur son moi : Malheur à ceux qui meurent en péché mortel. Le péché mortel, le péché qui donne la mort à l'âme, c'est précisément cette fermeture du moi conscient sur lui-même et sur son individualité, c'est cette possession de soi à tout prix. L'homme qui se coupe ainsi de l'Etre est mort spirituellement.
Pour bénir la mort et sa nécessité, il faut s'être élevé à la façon d'être de l'Eternel : Heureux ceux qu'elle surprendra en ta très sainte volonté, car la seconde mort ne pourra leur nuire. Celui qui a accepté de se dessaisir de soi et de s'en remettre à l'Etre et à son dessein créateur, baigne dès maintenant dans l'Eternel. Il ne vit plus d'une vie séparée. Il participe à la vie même de l'Etre. Il est ouvert à la grande espérance. L'Eternel lui-même est son espérance : Tu est notre espérance, ... tu es notre vie éternelle, chante François dans ses louanges de Dieu (L Leo 6).
François peut regarder du même regard fraternel le soleil et la mort, et avec la même allégresse de cœur. A travers l'un et l'autre, c'est le même mystère de l'Etre qui lui parle et qu'il célèbre. Mais la mort ne lui paraît telle que parce qu'il a tout d'abord accepté, en grande humilité, de fraterniser avec le soleil et toutes les créatures, et qu'il a appris, au contact émerveillé de celles-ci, à découvrir dans la nécessité « d'en bas », la figure du Très-Haut. Dans cette lumière apparaît le lien profond et caché qui rattache la dernière strophe du cantique à l'ensemble de l'œuvre. Cette strophe met le sceau de l'Eternel sur la louange cosmique. Le chemin des créatures est aussi un chemin d'éternité. * Ibid E. LECLERC, extraits des p. 187 à 197.

Louez et bénissez mon Seigneur

Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâce et servez-le
avec grande humilité.
Cette formule conclusive pourrait presque passer inaperçue. Elle mérite pourtant que nous nous y arrêtions quelques instants.
Nous avons vu que le début de chaque strophe du Cantique des Créatures témoigne, sans ambiguïté, que ce cantique s'adresse au Très-Haut : Loué sois-tu, mon Seigneur. Le Seigneur est bien le « destinataire » de la louange de François. Or, si le Cantique des Créatures est bien l'expression de sa prière traduisant également le cheminement de son âme, François ne veut pas terminer sa louange sans nous inviter à y prendre part : Louez et bénissez mon Seigneur. Ces dernières lignes s'adressent à nous, les autres créatures, ses frères et ses sœurs. Mais si cette invitation s'adresse à nous, elle est entièrement orientée vers le Seigneur : rendez-lui grâce et servez-le.
Et, comme point d'orgue, François résume en trois mots l'incontournable attitude à adopter dans la louange et dans le service du Seigneur : avec grande humilité. Aucune louange du Seigneur ne peut être authentique si elle ne s'accompagne pas, de la part de celui qui la prononce, d'une humilité véritable. Aucun service liturgique ne peut être agréable à Dieu s'il ne traduit, à la base, l'humble reconnaissance que toute bonté vient du Très-Haut. Rappelons-nous la parabole du pharisien et du publicain qui montent tous les deux au Temple pour prier. Tous les deux commencent leur prière de la même façon : Ô Dieu, je te rends grâce. Mais le pharisien, debout dans le temple, évacue immédiatement Dieu de sa prière en se mettant lui-même en valeur : JE ne suis pas comme les autres... JE jeune..., JE paie... Le publicain, quant à lui, se tient à l'écart et n'ose même pas lever les yeux au ciel. Se frappant la poitrine, il se reconnaît pauvre, petit et pécheur : Ô Dieu, pardonne au pécheur que je suis ! Et le Christ de conclure la parabole : Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié plutôt que l'autre ; car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (Lc 18 9-14).
Saint Bonaventure, dans sa Légenda Major, nous rapporte l'humilité de François, calquée sur l'humilité du Rédempteur, notre frère : L'humilité, sauvegarde et parure de toutes les vertus, surabondait en l'homme de Dieu. A ses yeux, il n'était rien moins que pécheur, mais en réalité il était le miroir resplendissant de toute sainteté. Comme un architecte avisé qui commence par les fondations, il mit toute son application à n'édifier que sur elle, conformément à l'enseignement du Christ : « Si le Fils de Dieu, disait-il, est descendu de toute la hauteur qui sépare de notre abjection le sein du Père, c'est pour nous apprendre l'humilité, lui Seigneur et Maître, par la parole et par l'exemple... » (LM 6 1).

Respect de la création

Article 18

Qu'ils respectent aussi les autres créatures, animées et inanimées, car « elles portent signification du Dieu Très-Haut * 1 C 80. » ; qu'ils cherchent à passer de la tentation d'en abuser à une conception franciscaine de fraternité qui s'étend à tout l'univers.

Qu'ils respectent les autres créatures

Mais quelles sont donc les autres créatures visées par cet article de notre règle ?
Remarquons que cet article suit immédiatement celui qui traite de la famille. Cette situation est importante car elle donne l'éclairage nécessaire pour comprendre quelles sont les créatures visées par ce fameux article 18. Puisqu'il est question de la famille dans l'article précédent et, plus précisément, des époux et des enfants du foyer, ce sont tout d'abord ces créatures, époux et enfants, qui sont visées et, avec elles, (aussi) les autres créatures. Il faut donc entendre ce nouvel article dans un sens très large : parmi les créatures animées * « Animé », du latin animare, de anima, souffle vital., nous trouvons donc, bien sûr, le monde animal et végétal vers lequel notre esprit se porte spontanément ; mais, au premier chef des créatures animées, nous trouvons notre propre famille et l'humanité entière. Le Cantique de frère Soleil, avec sa strophe sur le pardon et la paix, apparemment si éloignée de la louange cosmique qui la précède, nous introduit de façon lumineuse dans cette vision des choses. Dans la suite de la méditation de cet article de notre règle, il faudra sans cesse en tenir compte, tout en n'excluant pas les autres créatures animées.
Les créatures inanimées sont, quant à elles, celles qui n'ont pas de vie ou qui, par leur immobilité, semble ne pas en avoir. Il s'agit donc du monde minéral. N'est-il pas étonnant que l'on nous invite également au respect de ces créatures inanimées ? D'ailleurs, nous est-il possible de manquer de respect au soleil, à la lune, à l'eau, ... ? Nous aurons dans les deux paragraphes suivants les éléments de réponse à ces questions.
Disciples de Saint François d'Assise, nous aurions pu imaginer que notre règle nous inviterait à chanter la Création par le Cantique de frère Soleil. Or, il n'en est rien, en tout cas apparemment. Mais notre règle nous invite à chanter le Très-Haut de façon particulièrement concrète : en respectant les autres créatures. Ce faisant, c'est chanter le Créateur dans notre vie de tous les jours. Mais qu'est-ce donc que le respect ?
Dans la langue française, le respect connaît plusieurs définitions. Si l'on exclut celles qui n'ont manifestement aucun rapport avec le contexte de l'article de notre règle, il en est toutefois deux qui sont en mesure de pleinement nous éclairer : la première d'entre elles définit le respect comme étant l'attitude consistant à ne pas porter atteinte à quelque chose ; porter atteinte à quelque chose, c'est l'action causant un préjudice moral ou matériel à ce « quelque chose ». Dans le contexte de notre article, respecter la création à l'éclairage de cette première définition, consiste donc à n'effectuer aucune action préjudiciable aux autres créatures, tant moralement que matériellement. Respecter moralement le prochain, c'est, par exemple, ne pas dire du mal de lui : François fuyait à l'égal d'une morsure de serpent ou d'une redoutable épidémie la médisance, mortelle pour la piété et la grâce, objet d'abomination pour le Dieu très bon, disait-il, car le médisant se repaît du sang des âmes qu'il a tuées de sa langue comme d'une épée (LM 6 4).
Respecter matériellement la nature, c'est, par exemple, tenir compte de sa propre capacité à vivre et à se reproduire, c'est-à-dire à ne pas lui causer le préjudice de disparaître de la surface de la terre. Lorsque ses frères allaient couper du bois, François leur défendait d'abattre le tronc, afin que celui-ci pût donner de nouvelles frondaisons (2 C 165). François suivait en cela l'instruction divine que nous rapporte la Genèse, laquelle est sans ambiguïté sur le respect dû à la création : Dieu bénit l'homme et la femme et leur dit : Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la (Gn 1 28). Le « soumettez-la » adressé à l'homme par notre Créateur ne signifie en aucune manière que l'homme peut « détruire » la terre, mais cela veut dire que la terre est mise, par Dieu Lui-même, « au service » de l'homme. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette notion.
La seconde définition du respect consiste en ce sentiment de vénération que l'on rend à Dieu ou à ce qui est sacré. Il se trouve que la suite de l'article de notre règle, que nous allons maintenant aborder, s'applique parfaitement à cette seconde définition.

Car elles portent signification du Dieu Très-Haut

Nous pouvons respecter les autres créatures parce qu'elles sont utiles, ou bien encore parce qu'elles sont belles. Ces motifs sont très louables, mais insuffisants. Les créatures créées par Dieu doivent être respectées Car elles portent signification du Dieu Très-Haut. En effet, comme le précise le catéchisme de l'Eglise catholique * CEC 41., les créatures portent toutes une certaine ressemblance de Dieu, tout spécialement l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Les multiples perfections des créatures (leur vérité, leur bonté, leur beauté) reflètent donc la perfection infinie de Dieu. Dès lors nous pouvons nommer Dieu à partir des perfections de ces créatures, car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur (Sg 13 5). Mais de même que François ne divinisait pas les créatures, reconnaissons à notre tour que Dieu est infiniment plus grand que ses œuvres : Sa majesté est plus haute que les cieux (Ps 8 2), à sa grandeur point de mesure (Ps 145 31).
François, en chantant messire le frère Soleil, voit en celui-ci le symbole du Très-Haut. Et cette signification du Dieu Très-Haut par les créatures, François la voit dès qu'il ouvre les yeux, dès qu'il tourne son âme vers une créature : Et lorsqu'il devait marcher sur des pierres, il le faisait avec crainte et respect, par amour de celui qui est appelé : La pierre * 1 Co 10 4 : …ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher c’était le Christ.» (LP 51).

La tentation d'en abuser

L'usage mesuré et ordonné d'une chose n'est pas un acte condamnable en lui-même. Par exemple, la consommation de vin n'est pas mauvaise en soi dans la mesure où l'on en fait usage dans une juste mesure. Mais abuser, c'est le mauvais usage, l'excès, l'exagération, l'outrance. La tentation à laquelle l'ivrogne succombe, c'est que, finalement, il ne connaît d'autre bien à vouloir et à chercher pour lui-même que la bouteille. Abuser d'une chose n'est donc pas seulement une perversion de la volonté (succomber à la tentation de la boisson pour reprendre notre exemple), mais une perversion du jugement (le mal, aux yeux de l'ivrogne, c'est la claire fontaine). Partant de là, interrogeons-nous donc sur ce que l'on doit entendre par la tentation d'abuser de la création ? Mais avant de répondre à cette question, rappelons brièvement le pourquoi de la création * Nous pouvons peut-être relire ici avec profit les premières pages du chapitre I de ce manuel de formation, premières pages intitulées AU COMMENCEMENT..
Dieu est amour, et Il est infiniment bon. « Issue de la bonté divine, la création participe à cette bonté de Dieu : et Dieu vit que cela était bon... très bon (Gn 1 4 10 12 18 21 31)). Car la création est voulue par Dieu comme un don adressé à l'homme, comme un héritage qui lui est destiné et confié * CEC 299. ».
L'homme, mis à la tête de la création, devait, dans sa réponse d'amour à Dieu, ramener avec lui vers Dieu tout le créé. Adam et Eve, en refusant cet ordre et en voulant « être comme Dieu », détournent toute la création de sa fin en se l'appropriant. Conséquence immédiate de ce péché : il détourne l'homme de Dieu. Et par la suite de leur rupture d'avec Dieu, la convoitise remplace dans le cœur de l'homme et de la femme l'amour qu'ils se portaient l'un à l'autre. L'homme avait d'abord vu en la femme l'os de ses os et la chair de sa chair (Gn 2 23). A deux amours en lesquels la Genèse fait voir l'âme et le ressort de la vie familiale (Gn 2 23-24), succèdent maintenant deux égoïsmes : Ton désir te portera vers ton mari, et lui dominera sur toi (Gn 3 16) * Ibid André Feuillet, Histoire du Salut de l’humanité d’après les premiers chapitres de la Genèse, extraits des p. 77 à 79..
Or, Jésus-Christ, qui est venu rétablir toute chose, parle à ses disciples de sa venue dans sa gloire et du jugement dernier (Mt 25 31-46) ; Il leur rappelle tout d'abord qu'ils sont bénis de son Père, et qu'ils recevront en héritage le royaume préparé pour eux depuis la création du monde. Et le Christ donne les motifs de la réception de cet héritage : Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire... C'est bien là la manière qu'Il nous indique pour ramener à Dieu, avec lui, tout le monde créé. Et lorsque les justes l'interrogent : Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu... ? tu avais donc faim et nous t'avons nourri ? tu avais soif, et nous t'avons donné à boire ?... le Roi leur répond : Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.
Abuser de la création, c'est la détourner de sa finalité. Ce détournement est un vol. Nous pouvons, au passage, citer Pascal : « la pente vers soi est le commencement de tout désordre. » Le Seigneur nous dit : Tu ne commettras pas de vol (Ex 20 15), Tu ne voleras pas (Mt 19 18). Le septième commandement ne concerne pas seulement ce que l'on entend traditionnellement par vol, c'est-à-dire l'acte qui a pour effet de soustraire à un être le bien qui lui appartient ; il prescrit également la justice et la charité dans la gestion des biens terrestres et des fruits du travail des hommes. Il demande, en vue du bien commun, le respect de la destination universelle des biens. Et l'évangile du jugement dernier nous indique clairement ce qui nous attend si nous détournons la création de sa finalité : Allez-vous en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'avais soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ?... Et si nous répondons : Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu avoir faim et soif... Lui nous répondra : Amen, je vous le dis, chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait.
N'hésitons pas à aller au bout de la quête du Seigneur contenue dans cette page d'évangile : j'avais faim et soif (de votre âme), et vous ne me l'avez pas offerte. L'âme humaine, humble et offerte à la volonté du Père, est le sommet de la création divine. Cette offrande de notre âme à la volonté du Père est, après l'Eucharistie, la plus belle offrande que nous puissions adresser à notre Dieu Créateur, Rédempteur et Sauveur.

La conception franciscaine de fraternité qui s'étend à tout l'univers

Nous avons consacré de nombreuses pages de ce chapitre à découvrir le cantique de frère Soleil. Ces pages, essentiellement extraites du livre du frère Eloi LECLERC sur le Cantique des Créatures, constituent le commentaire de ce que l'on doit entendre par la conception franciscaine de fraternité qui s'étend à tout l'univers. Ajoutons simplement ces quelques lignes (également de frère Eloi) :
Ce cantique qui unit l'élan vers le Très-Haut à la communion fraternelle avec toutes les créatures constitue l'un des points essentiels du message franciscain. La vie spirituelle ne saurait se construire au-dessus de la nature, en faisant abstraction de celle-ci ; elle ne saurait s'édifier au-dessus de la part obscure de notre être, dans le mépris de nos racines cosmiques et psychiques. Elle ne peut être qu'une croissance totale, dans une ouverture à tout ce qui est. L'homme qui veut renaître de l'Esprit doit accepter de fraterniser avec l'eau. Et pas seulement avec l'eau, mais aussi avec le feu, avec le vent, avec la terre... Il lui faut fraterniser, dans l'émerveillement et le chant, avec toutes les créatures. Même avec la nuit et ses obscures clartés. Il doit accepter de pénétrer sous le rocher, dans la grotte secrète et sombre, pour voir s'éveiller l'Enfant divin entre le bœuf et l'âne. Le Cantique des créatures célèbre cette naissance divine dans les profondeurs de l'homme.
Ne nous étonnons pas alors si cette louange cosmique se métamorphose finalement en une célébration du pardon et de la paix. Le frère du soleil, du vent, de l'eau et de toutes les créatures est devenu un homme merveilleusement humain : Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent pour ton amour. Heureux ceux qui, au milieu des épreuves et de la maladie, demeurent dans la paix ! La paix, le pardon ! Voici les signes certains de la nouvelle naissance. Tout mépris, toute agressivité ont disparu. Tout trouble également. On sait que pour François le trouble de l'âme, l'irritation sont les signes d'une possession secrète de soi ; ils indiquent que l'homme est mené dans ses profondeurs par autre chose que l'Esprit du Seigneur (Adm 4, 13, 14). L'homme qui a vraiment part à l'Esprit du Seigneur ne se trouble et ne s'irrite de rien, pas même de la faute d'autrui (Adm 11, 15, 27, 2 Reg 7, 1 Reg 5).
La communion franciscaine à la nature se présente donc comme un chemin de reconnaissance, dans la double acception du terme : à la fois action de grâce et exploration de la présence divine dans son âme. L'univers que célèbre François recèle un trésor. C'est ce trésor que sa louange s'efforce de tirer à la lumière. Toutes ces choses « précieuses », une présence vivante les habite, à la fois mystérieuse et intime. En fraternisant dans l'émerveillement avec le soleil, la lune et les étoiles, le vent, l'eau, le feu et la terre, François explore paradoxalement ses profondeurs intimes.
L'homme moderne doit comprendre que, dans son action sur la nature, il a affaire à lui-même inconsciemment, à la part la plus secrète de lui-même, la plus déterminante aussi. Selon la manière dont l'homme traite son prochain ou les autres créatures, il s'ouvre ou se ferme à ses propres profondeurs. Il ne peut y avoir pour lui de réconciliation vraie et totale avec lui-même et avec ses semblables, sans une fraternisation avec la nature elle-même. Il ne s'agit pas là d'une simple attitude sentimentale, mais d'une expérience difficile qui engage tout l'homme depuis ses profondeurs inconscientes jusqu'à sa relation à la Transcendance. Fraterniser avec toutes les créatures, avec tout l'univers, comme le fait François d'Assise, c'est, en définitive, opter pour une vision du monde où la conciliation l'emporte sur la déchirure ; c'est s'ouvrir, par-delà toutes les séparations et toutes les solitudes, à un univers de communion où le « mystère de la terre rejoint celui des étoiles », dans un souffle immense de pardon et de réconciliation. * Ibid.E. LECLERC (pour l’essentiel de ces lignes), extraits des pages 229, 232, 234 et 235.

Questions

Ai-je bien retenu ?

1)En relisant le § de ce chapitre intitulé « Au commencement était le Verbe » et en gardant à l'esprit le Cantique des Créatures, puis-je relever les analogies entre les deux textes ?

2)Le Cantique des Créatures de François est bien un cantique de louanges adressé au Très-Haut. Mais celui-ci exprime également autre chose. Quelle est donc cette « autre chose » ?

3)Notre règle nous invite à respecter les créatures. Mais quel motif invoque-t-elle pour justifier un tel respect ?


Pour approfondir

1) La liturgie fait appel à nos sens pour nous parler du Très-Haut, nous adresser à lui, ... « Le cierge dit la flamme à laquelle il est destiné. Ce n'est pas une offrande qui se conserve intacte, c'est une offrande destinée à se consumer pour donner la lumière autour d'elle. Sacrifice de soi, lumière pour autrui, voilà ce que veut signifier le cierge » (Notre souverain Pontife Paul VI, 2 février 1967). Puis-je approfondir les symboles et la mystique de la messe : que symbolise et (ou) quelle est la fonction de l'autel, de l'encens, du tabernacle, de l'ambon, du calice, des cierges, de l'étole, de la chasuble, ... ?

2) Nous avons vu que le qualificatif de précieux, utilisé dans la strophe de la lune et des étoiles, renvoie discrètement au sacrement eucharistique. Il se trouve que chaque strophe (il y en a dix au total dans le Cantique) renvoie avec cette même discrétion : ou à l'une des trois personnes de la Trinité, ou à l'un des sept moyens de salut que sont les sacrements (et il n'y a pas de doublon !). Puis-je chercher à les découvrir, de façon à exercer mon regard à voir, par les créatures, la signification du Dieu Très-Haut ?

3) Pauvre petite créature faible et misérable, je « mets » bien souvent Dieu « à la porte » de mon âme en ne respectant pas les autres créatures. Puis-je, avec grande humilité, chercher à identifier ce qui ne va pas dans mon comportement vis-à-vis des autres créatures animées et inanimées. Avec le concours de la Sainte Grâce, quelle(s) résolution(s) concrète(s) puis-je prendre aujourd'hui pour « enfanter » le Christ par de bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple (1 Let 10) ?

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Réalisé par www.pbdi.fr Illustration par Laurent Bidot